Ludovic Frobert / Georges Sheridan: Le Solitaire du ravin. Pierre Charnier (1795-1857), canut lyonnais et prud’homme tisseur (reviewed by Samuel Hayat)


Ludovic FROBERT et Georges SHERIDAN, Le Solitaire du ravin. Pierre Charnier (1795-1857), canut lyonnais et prud’homme tisseur

Lyon, ENS Éditions, Coll. « Gouvernement en question(s) », 2014, 382 p., ISBN : 978-2-84788-555-2. 24 euros.

 

Les canuts lyonnais occupent une place à part dans l’histoire du mouvement ouvrier, non seulement du fait de l’importance des insurrections de novembre 1831 et d’avril 1834 pour la formulation d’une parole ouvrière et la découverte de la question sociale, mais aussi parce que le regard porté sur eux par les historiens, notamment marxistes, s’est profondément transformé au cours du temps. Alors que dans l’entre-deux-guerres, ceux-ci voyaient dans les chefs d’atelier lyonnais des représentants d’un ancien temps, éminemment petit-bourgeois, luttant pour le maintien de formes dépassées de production, le modèle économique de la Fabrique fait désormais l’objet d’une évaluation plus nuancée et les insurrections canuses sont largement considérées comme appartenant à l’histoire des luttes ouvrières. Le livre de Ludovic Frobert et de Georges Sheridan, historiens de l’économie et de la pensée économique et grands connaisseurs de l’industrie de la soie à Lyon, participe pleinement de ce mouvement, en défendant l’idée qu’il s’invente, dans la fabrique lyonnaise du XIXe siècle, un modèle de « démocratie d’ateliers » (Alain Cottereau) reposant sur la participation des travailleurs à la régulation de l’industrie. Cependant, à la différence de leurs travaux précédents sur le sujet (Frobert sur la période 1831-1834, Sheridan sur le Second Empire), ils choisissent ici de nous donner à voir le monde des canuts par les yeux d’un seul homme : Pierre Charnier.

Ce choix est rendu possible par la richesse exceptionnelle des papiers Charnier, 2978 folios découverts par Fernand Rude, l’un des artisans du mouvement historiographique décrit plus haut, intégrés au riche fonds que l’historien a légué à la Bibliothèque municipale de Lyon. Si ces documents sont si riches, c’est d’abord que Pierre Charnier est un acteur central, bien que peu connu, de la soierie lyonnaise. Fondateur du mutuellisme, rédacteur dans l’Écho de la fabrique sous le nom de « Solitaire du ravin » et surtout conseiller prud’homme de 1832 à sa mort en 1857, Charnier est une figure de la Fabrique, dont l’expertise est reconnue à la fois à l’intérieur et à l’extérieur de son milieu. La deuxième raison de la qualité de ce fonds est que Charnier avait lui-même une haute conscience de son rôle historique, et avait donc de son vivant accumulé et ordonné des documents renseignant sur sa vie, sur ses interventions politiques, sur ses activités de prud’homme ou encore sur l’histoire de la Fabrique. Dès lors, le parti pris très judicieux des auteurs a été d’utiliser cette source pour nous inviter à découvrir non pas tant l’homme Charnier que sa « vision politique », qui est nécessairement « une expérience collective, un enseignement général touchant à la réforme sociale, politique, morale de son milieu » (p. 24). Évidemment, les deux sont indissociables, et on prend plaisir à découvrir peu à peu différents aspects de la personnalité très attachante de Charnier ; mais il est néanmoins presque toujours saisi par le biais de son inscription dans différents milieux sociaux plutôt que dans son intimité.

Après une courte introduction présentant Charnier, le livre et ses sources, cette plongée dans l’univers de la Fabrique lyonnaise et dans les activités que « le Solitaire du ravin » y mène se déroule en trois temps. Dans une première partie, « Premières rencontres avec Pierre Charnier », les auteurs proposent quelques repères utiles sur les canuts lyonnais du début des années 1830 (chapitre 1), puis sur la vie de Charnier lui-même (chapitre 2). La deuxième partie, « Une démocratie d’ateliers », certainement la plus réussie, nous fait plonger dans le monde de la Fabrique par le biais de Charnier, de ses activités et de ses projets de réforme industrielle. On découvre ainsi le mutuellisme (ch. 3), dont Charnier est un des fondateurs, même s’il en est rapidement écarté du fait de sa perspective très modérée : il souhaite à côté de l’association des chefs d’atelier une association des négociants en dialogue permanent, et ancre le mutuellisme dans « la fraternité chrétienne » (p. 103). Les auteurs présentent ensuite les activités de prud’homme tisseur de Charnier (ch. 4), et donc ce système original de régulation de l’industrie et de résolution des conflits, dont Charnier est un représentant, un défenseur et un réformateur. Enfin, dans un chapitre magistral, le livre nous fait suivre Charnier au sein même du monde de la Fabrique (ch. 5), à l’occasion des enquêtes qu’il y mène dans le cadre de ses activités de prud’homme, sur les abus et les fraudes concernant les matières, sur l’apprentissage et sur les litiges techniques soulevés par les machines. La troisième et dernière partie, « Ateliers et démocratie », porte plus directement sur les idées politiques de Charnier, qu’il tire selon les auteurs principalement de sa pratique de prud’homme et de sa conception des rapports économiques. Il refuse constamment les pratiques insurrectionnelles (ch. 6), tout en rendant les bourgeois libéraux premiers responsables des débordements ouvriers. Il reste tout au long de sa vie engagé dans le monde catholique et légitimiste (ch. 7), tout en y défendant une conception minoritaire fondée sur le suffrage universel et sur l’amélioration du sort des travailleurs. Enfin, il se fera témoin du monde de l’atelier lors de différentes enquêtes sociales (ch. 8), brossant de la Fabrique un portrait en rupture avec les dénonciations morales des supposés savants.

Entre ces chapitres, qui forment le cœur de la démonstration, viennent s’ajouter cinq « battements », petites vignettes admirables présentant chaque fois quelques documents sur un aspect spécifique de la vie de Charnier : on y découvre son érudition, son humour, sa force de caractère. Une conclusion et des annexes (l’inventaire des papiers Charnier, une bibliographie, un historique de la Fabrique lyonnaise du XVIe siècle à nos jours et un lexique des termes techniques) viennent compléter cet ouvrage formellement impeccable et très agréable à parcourir.

Les auteurs ont indubitablement produit là un livre de très grande qualité et tout à fait original par son parti pris de donner à voir un monde par le prisme d’un regard et d’une pensée très situés. C’est la puissance du livre, et aussi sa limite. D’une part, la focalisation exclusive sur Charnier et sur ses papiers prive le lecteur d’informations directes sur les autres chefs d’atelier et surtout sur les autres conseillers prud’hommes (combien ils sont, quelle est leur popularité, quelles sont leurs idées), au point que l’on ne sait pas si la figure de Charnier, légitimiste réformateur constamment réélu par ses pairs, connaissant une trajectoire sociale ascendante après un héritage en 1840, est exceptionnelle ou non. D’autre part, la volonté louable des auteurs de ne pas réduire Charnier à son légitimisme et d’y voir le promoteur d’une démocratie d’ateliers les amène à ne pas accorder tellement d’importance à son antisocialisme et à son refus constant de penser la démocratisation du modèle économique de la Fabrique (sauf peut-être pendant une brève période au début des années 1830), qu’il souhaite seulement conserver et réguler. Dès lors, sa caractérisation comme « légitimiste rouge », alors qu’il n’a justement rien de rouge, et comme défenseur d’une véritable démocratie économique, peine à convaincre, car c’est bien à la fois contre le libéralisme bourgeois et contre la position conservatrice et conciliatrice défendue par Charnier que se construisent, surtout après 1848, les projets de reconstruction d’un système corporatif socialiste et démocratique. Mais il ne s’agit là que de questions d’interprétation, qui ne doivent pas faire perdre de vue la qualité de cet ouvrage et son apport remarquable à l’étude de la Fabrique, des canuts et de la longue histoire de la démocratie ouvrière.

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Dokumenttyp
Rezension (Monographie)
Zeitschrift
Revue d'histoire du XIXe siècle
Autor (Rezension)
Textsprache(n) (Rezension)
French
Textsprache(n) (der rezensierten Schrift)
French
Autoren
Titel
Le Solitaire du ravin
Untertitel
Pierre Charnier (1795-1857), canut lyonnais et prud’homme tisseur
Erscheinungsjahr
2014
Erscheinungsort
Lyon
Verlag
ENS Éditions
Reihe
Gouvernement en question(s)
Umfang
382
ISBN
978-2-84788-555-2
Thematische Klassifikation
Biographien, Familiengeschichte, Sozial- und Kulturgeschichte, Wirtschaftsgeschichte
Zeitliche Klassifikation
19. Jh.
Regionale Klassifikation
Frankreich
Schlagwörter
Charnier, Pierre
Lyon
Seidenweberei
Mutualismus
Biographie
Original URL
http://rh19.revues.org/4961
recensio-Datum
09.05.2016
recensio-ID
2e3519e11a55479ea0bca6937589d18b
DOI
10.15463/rec.1189719098

Hayat, Samuel: Rezension über: Ludovic Frobert / Georges Sheridan, Le Solitaire du ravin. Pierre Charnier (1795-1857), canut lyonnais et prud’homme tisseur, Lyon: ENS Éditions, 2014, in: Revue d'histoire du XIXe siècle, 2015, 51, DOI: 10.15463/rec.1189719098, heruntergeladen über Website

URL
https://recensio-stag.lorax.syslab.com/rezensionen/zeitschriften/rh19/2015/51/le-solitaire-du-ravin
Erstpublikation
http://rh19.revues.org/4961

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