Christine Kinealy: Repeal and Revolution. 1848 in Ireland (reviewed by Laurent Colantonio)
Christine KINEALY, Repeal and Revolution. 1848 in Ireland, Manchester, Manchester University Press, 2009, 318 p. ISBN: 978 0 7190 6516 3. 65 livres sterling.
Le 29 juillet 1848, après plusieurs semaines d’hésitation, le signal de l’insurrection irlandaise contre l’occupant britannique est donné par une poignée d’insurgés. Dans le village de Ballingary, les révolutionnaires prennent d’assaut une maison où se sont retranchés des policiers. Quelques coups de feu sont échangés, puis les assaillants se trouvent très vite à court de munitions. Deux heures après le début de l’opération, ils prennent la fuite.
Le contraste entre le fiasco tragicomique irlandais – souvent qualifié de « siège du carré de choux de la veuve McCormack » – et l’ampleur des soulèvements dans les capitales européennes a souvent conduit les historiens à souligner l’absence d’un réel danger révolutionnaire en Irlande en 1848. Pour Christine Kinealy, spécialiste de la Grande Famine (1846-1851) et co-directrice d’un récent volume sur les révolutions de 1848 et leurs répercussions à l’échelle mondiale1, « il s’agit d’interprétations trompeuses qui manquent de franchise » (p. 2). Dans Repeal and Revolution, en centrant la focale sur l’Irlande, elle poursuit le travail entrepris par quelques autres pour démontrer que le monde britannique n’est pas resté à l’écart du moment révolutionnaire en 18482. Ici, l’objectif de l’auteure est moins de réhabiliter l’épisode de juillet 1848 que de rendre justice aux acteurs, hommes et femmes (telle la poétesse patriote Speranza, la mère d’Oscar Wilde) qui n’ont d’ailleurs pas forcément pris part à l’échauffourée. En amont et en aval du soulèvement manqué, elle retrace les parcours, individuels et collectifs, des leaders mais aussi des seconds couteaux et des anonymes.
Qui étaient ces rebelles ? Les cinq premiers chapitres proposent un parcours passionnant qui conduit de 1840 à la veille de l’insurrection de juillet 1848. Ils restituent le bouillonnement politique de ces années : la grande campagne nationaliste pour le Repeal (l’abrogationde l’Union législative avec la Grande-Bretagne) conduite par Daniel O’Connell, l’émergence d’un groupe d’intellectuels (la Jeune Irlande) qui, très progressivement, prend ses distances puis rompt avec O’Connell en 1846-47. Christine Kinealy dresse le portrait de ces Young Irelanders qui sont tout sauf les « révolutionnaires fanatiques » (p. 10) souvent décrits a posteriori. Elle précise que l’extrême radicalisation du mouvement en 1848 est le résultat d’une conjoncture exceptionnelle, marquée par l’incurie des autorités face à la Grande Famine, les espoirs suscités par la révolution parisienne de Février et l’ampleur des mesures coercitives prises par les Britanniques. La force de ces premiers chapitres est aussi de montrer à quel point la dynamique irlandaise s’appuie sur des réseaux établis avec « l’extérieur » : contacts avec les républicains français (même si la déception est grande quand le Gouvernement Provisoire refuse de soutenir l’agitation irlandaise) ; soutiens américains ; initiatives communes (meetings) avec les chartistes, qui ne manquent pas d’inquiéter le pouvoir.
Le chapitre VI est dédié à l’insurrection. Les raisons de son échec y sont analysées. L’auteure souligne l’incapacité chronique des nationalistes, après la mort d’O’Connell en 1847, à se rassembler et à dépasser leurs divisions. Elle retient aussi la précipitation, le manque de coordination et d’armes, les hésitations et les erreurs tactiques des meneurs (en particulier William Smith O’Brien), l’hostilité de l’Église catholique ou encore le contexte très défavorable de la famine. Enfin, elle insiste sur les moyens mobilisés par l’État – plus de 100 000 soldats sont notamment déployés en Irlande à l’été 1848 – pour juguler la menace révolutionnaire. En outre, Christine Kinealy décrit bien l’imposition, par le gouvernement et la presse conservatrice britanniques, d’un discours de dénégation – que les historiens, selon elle, n’ont pas su ou pas voulu décrypter – qui a conduit au quasi-effacement, immédiat et durable, de « l’événement 1848 » en Irlande. Les chapitres VII et VIII s’intéressent à l’après-1848. Christine Kinealy y défend l’idée suivant laquelle, après Ballingary, le cœur et l’impulsion du nationalisme irlandais se sont déplacés de l’île verte vers la diaspora. Certains leaders sont déportés en Tasmanie, d’autres acteurs ont fui, pour la plupart aux États-Unis. L’historienne revient en détail sur leurs destins individuels ou croisés, sur les réseaux qu’ils tissent ou reconstituent en exil. Elle suit la reprise de l’activisme politique des uns (Mitchel, McManus, Stephens, etc.) ou, au contraire, la progressive prise de distance des autres avec la cause nationaliste (tel Gavan Duffy qui, après être devenu Premier ministre de l’État de Victoria en Australie, est anobli en 1873). Enfin, un bref chapitre conclusif rappelle l’importance et la diversité des « héritages » – littéraires, intellectuels, politiques – des quarante-huitard-e-s irlandais-es auprès des générations nationalistes postérieures.
On pourra reprocher à Christine Kinealy d’être parfois excessive dans sa volonté de réhabiliter coûte que coûte les acteurs et leurs desseins. On regrettera aussi les fréquentes redites, certaines phrases et citations reproduites à l’identique en plusieurs endroits du livre. Toutefois, ces remarques ne retirent rien à la pertinence générale du propos. Repeal and Revolution est à la fois une synthèse érudite et complète sur l’histoire politique de l’Irlande des années 1840 et un livre engagé, structuré par une thèse forte. La démonstration, qui s’appuie sur le dépouillement d’un corpus riche et varié (mémoires publiés par les protagonistes, correspondances et papiers privés, archives irlandaises et britanniques, rapports d’informateurs, presse, etc.), est pour l’essentiel convaincante et équilibrée.
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- Revue
- Revue d'histoire du XIXe siècle
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- Repeal and Revolution
- Sous-titre
- 1848 in Ireland
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- Période
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- Mots-clés
- Irland
- URL de référence
- http://rh19.revues.org/index4134.html
- recensio-Date
- 17/08/2011
- recensio-ID
- a62c8cb3b7060751ee97952ef29fea22
- DOI
- 10.15463/rec.1189727632
Colantonio, Laurent : recension de : Christine Kinealy, Repeal and Revolution. 1848 in Ireland, Manchester : Manchester Univ. Press, 2009, dans : Revue d'histoire du XIXe siècle, 2011, 42, DOI: 10.15463/rec.1189727632, téléchargé depuis Website
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