Philip Harling: Managing Mobility. The British Imperial State and Global Migration, 1840–1860 (reviewed by Fabrice Bensimon)


Philip Harling, Managing Mobility. The British Imperial State and Global Migration, 1840-1860

Fabrice Bensimon

Dans les années 1840, 1,5 million de personnes émigrent depuis la Grande-Bretagne ; dans les années 1850, 2,5 millions. En tout, entre 1815 et 1914, plus de 20 millions de personnes quittent le Royaume-Uni, soit 40 % de l’énorme émigration européenne. Si, aujourd’hui la Grande-Bretagne est devenue un pays d’immigration, ces chiffres nous rappellent qu’elle a longtemps compté plus de départs que d’arrivées. L’historien états-unien Philip Harling s’intéresse aux mécanismes de ces mobilités, en particulier au rôle de l’État, alors lancé dans l’expansion impériale. Alors que l’esclavage a été aboli en 1833 et que les planteurs des Caraïbes, du Cap et de l’île Maurice réclament une main-d’œuvre de substitution, alors que les autorités britanniques cherchent à se débarrasser de la lie de la société mais que la déportation pénitentiaire est contestée par des colonies australiennes, qui veulent des immigrants respectables et qualifiés, les migrations organisées sont au cœur de projets d’ingénierie sociale. Il s’agit, dans un État qui se veut pourtant libéral, d’intervenir pour orienter des flux selon ses préoccupations domestiques et coloniales. Après qu’au xviiie siècle, le Royaume-Uni interdisait à ses artisans d’émigrer, un nouveau paradigme s’impose dans les années 1820. Les restrictions sont levées et, en 1840, le gouvernement crée un organisme, le Colonial Land and Emigration Commission (CLEC), dont les archives constituent le corpus de cet ouvrage. Harling étudie en détail plusieurs dispositifs migratoires, dont on évoquera trois ici.

Une question intéressante concerne l’émigration irlandaise de la Grande Famine (1845-1851). Celle-ci n’était pas nouvelle, avec un million d’émigrants entre 1815 et 1845 ; mais 2,1 millions d’Irlandais fuient leur île entre 1845 et 1855. Les propriétaires anglo-irlandais, qui expulsent leurs métayers des terres qui leur permettaient de vivre, organisent parfois leurs départs. Le secrétaire au Foreign Office, Lord Palmerston, par exemple, procède à l’émigration de 2000 affamés de ses domaines du Sligo vers le Canada. Les autorités des provinces canadiennes, premières destinations de ces transferts, s’indignent de ces arrivées massives de familles entières d’Irlandais affamés et souvent malades. Critiquant les propriétaires, elles imposent des quarantaines et, dans le cas du Québec et du New Brunswick, une taxe sur ces émigrants. Le gouvernement libéral britannique, convaincu que l’Irlande est surpeuplée et que son agriculture est inefficace, laisse faire. Il s’agit d’un vaste projet d’ingénierie sociale visant à faire davantage ressembler l’Irlande à la productive Angleterre. Le Times se félicite du fait que « dans quelques années, l’Irlandais celte sera aussi rare dans le Connemara que le peau-rouge indien sur les côtes de Manhattan ». Le gouvernement britannique est regardant sur ses finances, ne dépensant pour la famine que 9,5 millions de livres, soit la moitié de ce qu’il a versé aux propriétaires d’esclaves quinze ans plus tôt. Le CLEC refuse de financer l’émigration des Irlandais. Pourtant, comme le montre l’ouvrage, cela aurait permis de sauver de nombreuses vies. Dans les années qui suivent, les remises envoyées par les émigrants apparaissent comme une bonne nouvelle. Entretemps, la Famine a donné une impulsion qui durera plus d’un siècle, vidant l’Irlande de nombre de ses habitants. Seuls un tiers des personnes nées en Irlande autour de 1830 y meurent âgées.

Autre étude : l’émigration assistée vers l’Australie. Pendant longtemps, la déportation pénitentiaire présente un double intérêt pour les autorités britanniques. D’une part, elle leur permet d’éloigner les contestataires et les délinquants, fussent-ils seulement auteurs de larcins – vers 1840, 5000 condamnés sont déportés chaque année. D’autre part, les forçats, 162 000 au total, constituent pour les colons une main-d’œuvre très bon marché, vivant et travaillant dans une condition souvent comparée à l’esclavage – un quart d’entre eux sont fouettés. Or entre la fin des années 1830 et les années 1850, les colonies australiennes refusent tour à tour d’accueillir des forçats, dont la déportation est également critiquée dans une Grande-Bretagne soucieuse de moraliser l’Empire. La ruée vers l’or vers le Victoria en 1851 met fin à cette déportation. L’État britannique et les colonies australiennes financent désormais l’émigration : la moitié des 1,6 millions d’émigrants au xixe siècle voient leur voyage payé par un tiers. Des sociétés philanthropiques se lancent également dans des projets de transfert pour divers groupes, comme les familles ou les femmes célibataires et pauvres, alors que la colonisation australienne souffre d’un déséquilibre de genre. Au milieu du siècle, des dizaines de milliers de Chinois se dirigent également vers les colonies australiennes, suivis par des nombreux Mélanésiens. Mais les autorités prennent des mesures d’expulsion, et quand l’Australie se fédère en 1901, elle se veut blanche exclusivement.

Une troisième mobilité étudiée dans cet ouvrage concerne les colonies sucrières :, le Parlement britannique abolit la traite en 1807, et en 1833 l’esclavage colonial. Quelque 800 000 esclaves sont émancipés et, tout en développant un mythe de la paresse des Noirs, les planteurs sont en quête d’une main-d’œuvre aussi bon marché, aussi rentable, et qui leur permette de tirer les salaires de leurs ouvriers vers le bas. Cette transition se produit alors que la fin des droits de douane en Grande-Bretagne se traduit par une crise sucrière pour les colonies britanniques. L’engagement sous contrat d’Indiens est la principale solution apportée à cette crise. Entre 1834 et 1917, environ 1,5 million d’engagés, fuyant la pauvreté et la famine, sont ainsi acheminés vers les colonies, l’île Maurice pour un tiers d’entre eux, les Caraïbes pour un autre tiers, l’Afrique du Sud, Fidji ou la Malaisie pour le dernier tiers. Dans certains espaces, des Chinois sont également recrutés. Et puis, dans l’Atlantique, entre 1810 et 1864, la Navy intercepte 1200 bateaux négriers, tarissant la traite en direction du Brésil, et « libérant » 150 000 esclaves. Ceux-ci sont parfois forcés à émigrer vers les Caraïbes britanniques, parfois amenés au Sierra Leone où ils sont détenus dans des conditions difficiles jusqu’à ce qu’ils acceptent de partir travailler dans les colonies sucrières. Les taux de mortalité de ces traversées sont souvent proches de ceux des bateaux d’esclaves. Par l’action conjointe contre la traite pratiquée par les autres puissances, et pour compenser le manque de main-d’œuvre dans les plantations de l’Empire britannique, Londres y rétablit la santé de l’économie sucrière. Harling montre comment l’État, tout libéral qu’il se proclame, finance de nombreuses traversées, aidant ainsi les planteurs à abaisser leurs coûts.

Par des coups de projecteurs sur les voyages, souvent tragiques, de certains bateaux, l’ouvrage parvient à donner de la chair à ces flux colossaux, sur lesquels les témoignages qui nous sont parvenus sont rares. Nourri d’une excellente connaissance des différents espaces évoqués, ce riche ouvrage, aussi accessible qu’ambitieux, éclaire la part sombre de l’État victorien dans les millions de migrations qui ont développé l’Empire et façonné le monde contemporain.

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Document type
Review (monograph)
Journal
Revue d'histoire du XIXe siècle
Pages
234-236
Author (Review)
Language(s) (review)
French
Language(s) (reviewed text)
English
Authors
Title
Managing Mobility
Subtitle
The British Imperial State and Global Migration, 1840–1860
Year of publication
2024
Place of publication
Cambridge, United Kingdom ; New York, NY
Publisher
Cambridge University Press
Series
Modern British Histories
Number of pages
X, 285
ISBN
978-1-108-83392-9
Subject classification
Political History, Historical Demography
Time classification
19th century
Regional classification
Great Britain
Subject heading
Großbritannien
Imperialismus
Migration
Verwaltung
Geschichte 1840-1860
Original source URL
https://journals.openedition.org/rh19/10404
recensio-Date
Sep 11, 2025
recensio-ID
ed7b7118aea64924b34d5afd9968aedd
DOI
10.4000/14c2x

Bensimon, Fabrice: review of: Philip Harling, Managing Mobility. The British Imperial State and Global Migration, 1840–1860, Cambridge, United Kingdom ; New York, NY: Cambridge University Press, 2024, in: Revue d'histoire du XIXe siècle, 2025, 70, p. 234-236, DOI: 10.4000/14c2x, downloaded from Website

URL
https://recensio-stag.lorax.syslab.com/rezensionen/zeitschriften/rh19/2025/70/managing-mobility
First published
https://journals.openedition.org/rh19/10404

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