Oliver Hochadel / Agustí Nieto-Galan (eds.): Barcelona. Urban History of Science and Modernity, 1888–1929 (reviewed by Allison Huetz)


La modernité qui se met en place à la fin du XIXe siècle a fait l’objet de nombreuses études, mais celles-ci se sont principalement concentrées sur les capitales de l’époque ayant participé à son invention et sa diffusion. Paris, Londres et Berlin constituent ainsi pour l’Europe des cas d’études privilégiés pour analyser l’expérience de la modernité et le bouleversement des modes de vie urbains qu’elle a engendré. La monographie sur Barcelone dirigée par Oliver Hochadel et Agustì Nieto-Galan permet de sortir de ce grand récit sur la modernité pour examiner la façon dont celle-ci s’est développée, adaptée et transformée en périphérie de ces modèles culturels. En outre, l’ouvrage qui est publié en anglais présente l’avantage de faire dialoguer les contributions des dix-huit auteurs avec une littérature théorique, majoritairement anglo-saxonne, témoignant de la place grandissante accordée en histoire des sciences aux questions spatiales (1).

Les deux éditeurs du volume postulent ainsi qu’entre les expositions universelles de 1888 et de 1929, Barcelone est devenue « un réseau technologique complexe » (p. 19) au sein duquel des conceptions de la modernité, portées par différents groupes sociaux, ont été mises en conflit. Lors de cette période de transformation radicale du paysage urbain, une grande variété de pratiques, d’acteurs et d’institutions scientifiques ont interagi au sein de la ville, contribuant à redéfinir son identité culturelle et politique. Le but de l’ouvrage est ainsi d’écrire « une nouvelle et authentique histoire urbaine des sciences » (p. 5) qui rende compte autant de la création du musée d’histoire naturelle et de ses collections que du développement de cliniques médicales soutenues par les cercles spiritistes. En ce sens, les dix chapitres ne se lisent pas comme un récit linéaire décrivant les changements successifs de la ville, mais plutôt comme une exploration cartographique qui examine la manière dont l’espace urbain a constitué à la fois « un créateur, un incubateur et un facilitateur de ces pratiques de production et de circulation des connaissances » et aussi « un objet substantiellement transformé » par ces mêmes pratiques (p. 6).

L’ouvrage se divise en trois parties organisées de manière thématique : la première partie est consacrée à l’établissement et la promotion d’une science bourgeoise à travers des lieux dédiés à l’éducation, à la santé et au contrôle des habitants (chapitres par Oliver Hochadel & Laura Valls, Ferran Aragon & José Pardo-Tomas, Alfons Zarzoso & Alvar Martinez-Vidal, Jaume Sastre-Juan & Jaume Valentines-Alvarez) ; la deuxième explore les pratiques et les groupes sociaux remettant en cause cette « science bourgeoise » en s’intéressant à la diffusion de la culture anarchiste, aux mouvements spirites et aux bas-fonds du Barrio Chino (chapitres par Alvaro Giron Sierra & Jorge Molero-Mesa, Monica Balltondre & Andrea Graus, Alfons & Jose Pardo-Tomas) ; la troisième et dernière partie interroge les bouleversements technologiques amenés conjointement par des experts et des amateurs, à l’occasion des expositions universelles, ayant profondément modifié l’espace urbain et sa perception (chapitres par Antoni Roca-Rosell & Pedro Ruiz-Castell, Meritxell Guzman & Carlos Tabernero, Jordi Ferran & Agusti Nieto-Galan). Cette structure rend compte des tentatives d’établir des lieux de connaissance étroitement liés à la montée du « nationalisme catalan » catholique et conservateur ; mais aussi des lieux de popularisation scientifique destinés à d’autres classes sociales comme les luna-parks, les écoles de pédagogie libertaire (La Escalua Moderna) ou encore les musées anatomiques (Museo Roca).

L’un des apports théoriques les plus intéressants de ce livre est de matérialiser, à l’aide de cartes et de documents iconographiques, les « cultures scientifiques » alors en présence pour en donner une interprétation à l’échelle de la ville en analysant les lieux où celles-ci s’incarnent, se redéfinissent et parfois rentrent en conflit. Le lecteur peut ainsi effectuer des recoupements entre les récits qui se construisent au fil des chapitres pour examiner la manière dont la réorganisation spatiale des parcs d’amusement croise, par exemple, le développement d’une « ceinture anarchiste » dans les quartiers périphériques de la ville (chap. 5 et 6). De même, l’attention portée aux significations différentes de la modernité en fonction des contextes géographiques permet de mettre en lumière l’une des spécificités du mouvement spirite à Barcelone, qui sert alors de lieux de rassemblement et d’émancipation pour les premiers groupes féministes (chap. 7). Cette histoire urbaine des sciences dépasse ainsi la simple monographie pour offrir un modèle, sur le plan méthodologique, permettant de conjuguer l’analyse spatiale des lieux dans lesquels les connaissances sont produites et diffusées, avec les usages sociaux qui en sont faits. Dans la Barcelone fin-de-siècle, la participation d’acteurs et de publics très différents plaide pour l’idée d’un « savoir en transit » qui ne viendrait pas s’imposer « depuis le haut » sur les masses urbaines, mais formerait un processus négocié entre les experts et leur audience (p. 10).

Les différents chapitres essayent ainsi de répondre à cette hypothèse en convoquant un certain nombre de sources relatives à la vie publique, telle qu’elle s’est constituée à Barcelone dans ces années-là : guides de la ville, journaux spécialisés, archives de sociétés locales, de musées ou d’institutions, journaux intimes, récits de voyage, mais aussi romans, photographies et cartes. La diversité des sources donne un aperçu de la manière dont une telle « histoire urbaine des sciences » peut s’écrire : il s’agit avant tout d’exhumer un passé de la ville, bien plus large que celui concernant les institutions savantes de l’époque, pour rendre compte des forces en présence ayant modelé et transformé les différentes « cultures scientifiques ». Les contributions s’appuient également sur une large littérature secondaire, produite par des universitaires espagnols, qui n’avait pas encore été rassemblée jusqu’ici. De cette façon, l’histoire de la ville est présentée comme un ensemble de phénomènes à examiner conjointement pour rendre compte de l’identité culturelle qui se met alors en place à Barcelone.

Cette spécificité de la ville qui ressort au fil des pages est intéressante à mettre en tension avec l’histoire de la modernité telle qu’elle a été écrite jusqu’ici : comment le cas de Barcelone s’est-il inscrit en faux par rapport aux conceptions dominantes circulant dans les grandes capitales de l’époque ? Jusqu’à quel point les phénomènes étudiés dans cet ouvrage sont à mettre en lien avec ce qui se passe dans d’autres « villes secondaires » de l’époque (p. 9) ? L’ouvrage laisse un certain nombre de questions ouvertes, notamment celui de la diffusion de cet imaginaire urbain dans le reste de l’Espagne et de l’Europe. Les contributions interrogent ainsi les phénomènes de transferts et d’adaptations existant lors de grands évènements internationaux ou de l’ouverture d’institutions scientifiques majeures, mais laissent partiellement en suspens la question de leur réception au-delà des populations urbaines locales. L’examen de nouvelles sources à l’échelle nationale et internationale pourrait ainsi faire ressortir la mise en place de réseaux d’acteurs agissant en dehors des grandes capitales de l’époque, ainsi que la circulation de contre-modèles s’établissant en priorité au sein de « villes secondaires ». Au-delà de l’éclairage important que cet ouvrage apporte sur la manière d’écrire « une histoire urbaine des sciences », celui-ci gagnerait à être mis en lien avec d’autres études pour examiner la façon dont un schéma d’analyse centre-périphérie se rejoue peut-être aux échelles locale, nationale et internationale.

 

Notes        

1  Robert H. Kargon, Science in Victorian Manchester: Enterprise and Expertise, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 1977 ; Sven Dierig, Jens Lachmund, J Andrew Mendelsohn (eds.), «  Science and the City  », OSIRIS, vol. 18, 2003 ; David N. Livingstone, Putting Science in Its Place. Geographies of scientifique knowledge, Chicago, The University of Chicago Press, 2003.

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Dokumenttyp
Rezension (Monographie)
Zeitschrift
Revue d'histoire du XIXe siècle
Autor (Rezension)
Textsprache(n) (Rezension)
French
Textsprache(n) (der rezensierten Schrift)
English
Herausgeber der präsentierten Monographie
Titel
Barcelona
Untertitel
Urban History of Science and Modernity, 1888–1929
Erscheinungsjahr
2016
Erscheinungsort
London
Verlag
Routledge
Reihe
Science, Technology and Culture, 1700–1945
Umfang
XX, 258
ISBN
978-1-4724-3419-7
Thematische Klassifikation
Siedlungs-, Stadt- und Ortsgeschichte
Zeitliche Klassifikation
19. Jh., 20. Jahrhundert
Regionale Klassifikation
Spanien
Schlagwörter
Barcelona
Wissenschaft
Urbanität
Technologie
Geschichte 1888-1929
Original URL
https://journals.openedition.org/rh19/6098
recensio-Datum
11.02.2019
recensio-ID
91fb58124714415c9e35431034870437
DOI
10.15463/rec.1292174307

Huetz, Allison: Rezension über: Oliver Hochadel / Agustí Nieto-Galan (eds.), Barcelona. Urban History of Science and Modernity, 1888–1929, London: Routledge, 2016, in: Revue d'histoire du XIXe siècle, 2018, 57, DOI: 10.15463/rec.1292174307, heruntergeladen über Website

URL
https://recensio-stag.lorax.syslab.com/rezensionen/zeitschriften/rh19/2018/57/barcelona
Erstpublikation
https://journals.openedition.org/rh19/6098

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