Rashauna Johnson: Slavery's Metropolis. Unfree Labor in New Orleans During the Age of Revolutions (reviewed by Tangi Villerbu)


Le titre de l’ouvrage de Rashauna Johnson est trompeur et ne lui rend pas justice. Alors que l’on s’attendrait à un livre sur le travail servile en Louisiane, le travail n’est en fait pas le cœur du projet, loin s’en faut. Johnson se sert en fait de La Nouvelle-Orléans comme point d’observation des mobilités noires – serviles et libres – dans le monde caribéen entre 1791 et 1825. Elle explicite donc sa position dans une longue introduction, éclairante à bien des égards même si elle relève aussi fortement de l’exercice académique avec ses passages obligés en milieu étatsunien – on y retrouve donc Michel Foucault, Michel de Certeau et Michel-Rolph Trouillot – et sa référence, peu poursuivie malheureusement, aux Atlantic Creoles qu’Ira Berlin avait décrit pour l’époque moderne [1]. Johnson conceptualise ce qu’elle nomme le « confined cosmopolitanism », oxymore servant à caractériser une situation noire qui n’interdit pas les circulations puisqu’au contraire les empires et nations en ont besoin, les incitent et les autorisent, mais tout en maintenant, ou en tentant de maintenir, un strict contrôle des populations, confinées dans un ordre juridique, impérial et racial très contraint.

Pour traiter de la question, Johnson a fait archivistiquement feu de tout bois en exploitant les fonds de Louisiane, multiples et d’une infinie richesse, notamment ici les fonds notariaux, judiciaires et diverses correspondances de planteurs et administrateurs, mais aussi au Royaume-Uni et à Trinidad-et-Tobago. Il est d’ailleurs regrettable qu’il faille pointer les fonds dans les notes infrapaginales sans qu’ils soient récapitulés en fin d’ouvrage. Avec ce matériau, elle organise sa réflexion en cinq chapitres autour de ce qu’elle nomme cinq « espaces », traités de manière habile en maniant à la fois les concepts et la chair des cas tirés des archives. Le premier chapitre, « espaces révolutionnaires », évoque les itinéraires pluriels de Noirs libres et d’esclaves vers la Louisiane dans l’ombre portée de la révolution haïtienne. Ce qui frappe immédiatement, c’est bien ce mélange qui définit l’ouvrage entre des vies qui semblent marquées par une forme de fluidité, faites de mobilités incessantes et de variations de statuts juridiques, mais plus encore d’une part par une extrême fragilité tant les Noirs libres risquent à tout moment de voir leur liberté abolie et d’autre part par les contraintes de la géopolitique et des migrations de planteurs depuis Saint-Domingue vers la Louisiane via Cuba ou la Jamaïque.

Les deux chapitres suivants, « espaces du marché » et « espaces de voisinage », changent d’échelle et appliquent ces réflexions aux circulations marchandes des esclaves et des Noirs libres d’abord, à leur vie de quartier ensuite. Dans le premier cas, Johnson se livre à une étude fine des colporteurs et colporteuses noir.e.s, souvent de statut servile, et de ce que cette mobilité génère pour eux comme pour la société qui les produit. Dans le second, grâce de même à des cas judicieusement choisis, ce sont les tavernes qui sont au cœur du récit, et surtout leur fréquentation par les esclaves, répandue bien qu’interdite et qui crée des espaces de mixité autant raciale que sociale ou juridique, des lieux d’instabilité en somme qui posent question à une société louisianaise qui sur un héritage complexe est en train de moduler les impératifs de la construction nationale étatsunienne et, au sein de celle-ci, du Sud.

Aussi le quatrième chapitre interroge-t-il une institution destinée à résoudre ces situations d’instabilité : les « espaces pénaux ». Johnson critique ici Foucault en infirmant l’idée que la prison puisse être dans le cas louisianais un lieu de réforme qui remplacerait une logique de châtiment corporel. La prison à la Nouvelle-Orléans est bien un espace où faire souffrir les corps et clarifier brutalement les statuts des personnes. Dans un cinquième chapitre, le lecteur est invité à repartir au grand large en suivant quelques Noirs libres qui, engagés sur la côte de la Louisiane avec les Britanniques dans la Guerre de 1812, ont été appelés à peupler Trinidad récemment acquise des Espagnols et qu’il fallait mettre en valeur. C’est l’occasion de poser la question de formes d’ingénierie des populations mise en place par les pouvoirs impériaux autant que celle de l’agentivité des dites populations – notamment ici des femmes recrutées de force dans le reste des Antilles pour épouser ces Noirs louisianais de Trinidad afin de créer et de fixer un peuplement noir libre.

Rashauna Johnson livre au total un ouvrage particulièrement stimulant dans un contexte historiographique dense où produire du neuf sur les populations noires de La Nouvelle-Orléans pouvait sembler une gageure mais demeure un impératif si l’on considère avec l’auteur que la ville n’était pas une exception mais au contraire une exagération des tendances à l’œuvre dans le monde atlantique et donc qu’elle en demeure un parfait observatoire.

Notes

[1] Ira Berlin, Many thousands gone: the first two centuries of slavery in North America, Cambridge (MA), The Belknap Press of Harvard University Press, 1998.

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Type de document
Recension (monographie)
Revue
Revue d'histoire du XIXe siècle
Auteur (recension)
Langue (de la recension)
French
langue (de la revue)
English
Auteurs
Titre
Slavery's Metropolis
Sous-titre
Unfree Labor in New Orleans During the Age of Revolutions
Année de publication
2016
Lieu de publication
New York
Maison d'édition
Cambridge University Press
Collection
Cambridge Studies on the African Diaspora
Nombre de pages
XXI, 236
ISBN
978-1-107-13371-6
Thème
Histoire politique, Histoire culturelle et sociale, Histoire économique
Période
XVIIIe siècle, XIXe siècle
Espace
États-Unis
Mots-clés
New Orleans, La.
Sklave
Geschichte 1783-1865
URL de référence
http://journals.openedition.org/rh19/5823
recensio-Date
19/11/2018
recensio-ID
88f5260a82704795acba140d36869128
DOI
10.15463/rec.2117617122

Villerbu, Tangi : recension de : Rashauna Johnson, Slavery's Metropolis. Unfree Labor in New Orleans During the Age of Revolutions, New York : Cambridge University Press, 2016, dans : Revue d'histoire du XIXe siècle, 2018, 56, DOI: 10.15463/rec.2117617122, téléchargé depuis Website

URL
https://recensio-stag.lorax.syslab.com/rezensionen/zeitschriften/rh19/2018/56/slaverys-metropolis
Première publication
http://journals.openedition.org/rh19/5823

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