Christopher Alan Bayly: Recovering Liberties. Indian Thought in the Age of Liberalism and Empire (reviewed by Guillemette Crouzet)
En avril 2015, un très grand historien nous a quittés : Christopher Bayly, professeur d’histoire impériale à l’Université de Cambridge jusqu’en 2014. Son œuvre, très vaste, a modifié en profondeur notre compréhension non seulement du fonctionnement de l’Inde sous domination coloniale – ainsi The Local Roots of Indian Politics (1975) et Rulers, Townsmen and Bazaars (1983) – mais aussi du monde moderne et contemporain. Spécialiste d’histoire de l’Asie du Sud et de l’Empire britannique, il s’est ainsi notamment distingué par sa grande synthèse d’histoire globale, The Birth of the Modern World (2003), qui offre une vision unique, polycentrique et non euro-centrée, des processus de globalisation du XIXe siècle. Cet ouvrage est le pendant d’une histoire globale du XXe siècle, achevée juste avant sa mort et à paraître en mai 2018 sous le titre de Remaking the Modern World 1900-2015 : Global Connections and Comparisons.
Christopher Bayly a dans un ultime livre publié de son vivant apporté une très belle contribution à l’histoire intellectuelle de l’Asie du Sud d’une part et à l’histoire globale du libéralisme d’autre part. Recovering Liberties retrace ainsi la diffusion et l’adaptation des idées libérales en Inde, à partir de la fin du XVIIIe siècle, et surtout la production, jusqu’aux lendemains de l’indépendance de l’Inde, d’un véritable modèle libéral indien. À travers une galerie de portraits d’une grande érudition, Bayly rend justice à certaines figures intellectuelles libérales indiennes, comme Ramohan Roy, occultées par les grands héros de la lutte pour l’indépendance de l’Inde que sont Gandhi et Nehru.
Comme cela est indiqué par Bayly dans la préface de l’ouvrage, il n’est pas le premier à avoir tenté d’écrire une histoire de la pensée libérale indienne. Les années 1930 ont ainsi vu la publication de deux ouvrages majeurs sur la pensée politique indienne par deux historiens indiens, Bimam Behari Majumdar et Maganlal A. Buch, qui ont tous deux fait la part belle à l’essor du libéralisme indien. Il demeure que hormis les deux contributions citées, les ouvrages sur la pensée libérale indienne sont rares et ce, pour deux raisons selon Bayly (page 3 à 5 de l’ouvrage). La première évoquée est le rejet des années 1950 à 1980 par une large partie de la classe politique indienne du libéralisme, «idéologie» trop associée à la fois à la colonisation britannique et à la coopération de certaines élites indiennes avec le gouvernement colonial. La seconde raison expliquant la relative pauvreté du champ d’études est la très difficile traduction dans le domaine linguistique de l’Asie du Sud du terme et du concept de «libéralisme».
L’accueil fait à Recovering Liberties a été dans l’ensemble extrêmement positif. Des critiques ont cependant été formulées sur le fait que l’historien n’a utilisé que des traductions des textes des penseurs et intellectuels indiens. Il a également avancé que l’ouvrage, tout en mettant en valeur la contribution «indigène» à l’essor de la démocratie indienne, aurait surtout mis en avant l’argument que l’Inde serait devenue «la plus grande démocratie du monde», pour employer ici une formule fréquemment utilisée, grâce à l’influence britannique. S’il convient de prendre en compte ces réserves, il faut bien souligner que Recovering Liberties va au-delà d’une simple analyse de la réception et de l’adaptation des idées libérales par plusieurs générations d’intellectuels indiens. Christopher Bayly reconstitue ainsi le monde intellectuel des libéraux indiens qui lurent, discutèrent et critiquèrent Auguste Comte, James Stuart Mill, Byron, Mazzini et Darwin pour ne citer que quelques noms. L’objet principal de son ouvrage étant, pour le citer, de rendre compte des «idées, projets et sensibilités de ces intellectuels» et surtout de démontrer que ces intellectuels indiens furent pleinement engagés dans l’un des grands débats du XIXe siècle, celui qui porta sur le libéralisme politique. Plus précisément peut-être, le sous-titre du livre, qui est un hommage direct à Albert Hourani et à son Arabic Thought in the Liberal Age paru en 1962, indique bien le but premier de Recovering Liberties : donner à lire la contribution de plusieurs générations d’intellectuels indiens à la pensée libérale globale. Recovering Liberties est ainsi avant tout, une histoire globale du libéralisme indien et de la pensée libérale indienne, principalement au XIXe siècle, terrain d’enquête privilégié de Bayly. L’une des forces du livre est ainsi de s’inscrire dans des champs historiographiques autres que ceux de l’histoire de l’Inde ou de l’Empire britannique et l’auteur indique que l’influence de John Pocock et de Quentin Skinner a été pour lui déterminante.
Recovering Liberties se divise en trois grandes parties qui examinent l’essor du libéralisme en Inde. La première, qui couvre les années 1780-1840, est centrée autour de la figure de Ramohun Roy, souvent qualifié de «père de l’Inde moderne». Pour Christopher Bayly, les libéraux indiens autour de Roy louaient un «activisme civique» fort et la création d’une «république de citoyens» en Inde. Un point particulièrement frappant ressort de ces premiers chapitres : les libéraux indiens, à l’image de Roy, ne prônèrent jamais l’individualisme accentué qui se trouve au centre de l’œuvre de certains penseurs libéraux mais plutôt «un activisme civique vertueux» et un engagement personnel au service d’une plus large cause.
Christopher Bayly analyse ensuite l’évolution de la pensée libérale indienne, de 1840 environ au début du XXe siècle, qui fut à ses yeux un long moment à la fois «d’adaptation et de résistance». Vers 1880, le libéralisme semble bien institutionnalisé comme il le souligne, dans des clubs, des journaux et des sociétés, mais demeure peu représenté au sein des divers gouvernements. L’un des principaux combats de cette génération est précisément alors d’accroître la représentation des élites indiennes au sein des institutions aux mains des Britanniques. Cette seconde partie avance que la pensée libérale devint une arme pour critiquer le «Company Rule» puis l’impérialisme du Government of India, à travers ce que l’auteur appelle «une sociologie bienveillante», soit une volonté d’accumuler des faits et des évidences afin de démontrer les abus du colonialisme britannique. Dans la seconde partie du XXe siècle, les valeurs «universalistes» et «traditionnelles» du libéralisme de Comte, Mill, Darwin ou Spencer s’effacèrent au profit des valeurs traditionnelles indiennes, comme celles émanant du védantisme, mais toujours dans le but d’inventer un modèle libéral pour la société et la politique indiennes.
La dernière partie de l’ouvrage va bien plus loin que de simplement démontrer la faillite de la pensée libérale indienne, emportée par la montée en puissance des tensions religieuses et raciales et par le nationalisme. Certes, et Christopher Bayly le dit, le libéralisme ne constituait plus une idéologie dominante en Inde aux lendemains de la Première Guerre mondiale et Gandhi, par exemple, avait été peu influencé par Roy et ses successeurs. Il demeure que pour Christopher Bayly, les pères de l’Inde moderne intégrèrent à certains textes fondateurs, dont la constitution, certains éléments de cette pensée libérale au travail sur elle-même durant plus d’un siècle, donnant ainsi à la jeune République indienne de solides fondations. L’auteur note ainsi l’influence directe des réflexions portant sur le parlementarisme britannique menée par Roy et ses disciplines au début du XIXe siècle sur le système parlementaire bicaméral indien.
À l’image des autres ouvrages de l’auteur, Recovering Liberties ouvre de très nombreuses et fécondes pistes de recherches. Il est assuré que les chercheurs formés par Christopher Bayly au cours de sa carrière sauront développer de nouveaux travaux stimulants dans la lignée de ce grand ouvrage d’histoire intellectuelle globale, champ historiographique en plein développement comme en témoigne la fondation en 2016 du journal Global Intellectual History, sous l’impulsion, entre autres de David Armitage, Samuel Moyn et Andrew Sartori.
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- Review (monograph)
- Journal
- Revue d'histoire du XIXe siècle
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- Language(s) (reviewed text)
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- Title
- Recovering Liberties
- Subtitle
- Indian Thought in the Age of Liberalism and Empire
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- Series (vol.)
- Number of pages
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- Subject classification
- Time classification
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-
Indien
Liberalismus
Geschichte 1820-1910
Britisch-Indien
Geschichte 1858-1910 - Original source URL
- http://journals.openedition.org/rh19/5649
- recensio-Date
- Nov 19, 2018
- recensio-ID
- fe62da7b47b44b2da2b015ece6b47430
- DOI
- 10.15463/rec.28599609
Crouzet, Guillemette: review of: Christopher Alan Bayly, Recovering Liberties. Indian Thought in the Age of Liberalism and Empire, Cambridge: Cambridge Univ. Press, 2012, in: Revue d'histoire du XIXe siècle, 2018, 56, DOI: 10.15463/rec.28599609, downloaded from Website
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