Alberto Mario Banti: Eros e virtù. Aristocratiche e borghesi da Watteau a Manet (reviewed by Antonin Durand)


Alberto Mario Banti est bien connu pour ses travaux d’histoire culturelle du politique, qui ont profondément renouvelé les approches du Nation building et du Risorgimento italiens. Le petit livre qu’il publie chez Laterza sur les représentations de la féminité dans la culture bourgeoise et aristocratique des XVIIIe et XIXe siècles s’apparente à un pas de côté, mais c’est également un retour aux sources puisque c’est par l’histoire sociale, celle de la bourgeoisie et des propriétaires terriens, que Banti a commencé sa longue carrière. L’auteur, pourtant, s’essaie à un genre différent : il n’est pas question ici d’un ouvrage de recherche érudit, mais d’un bref essai richement illustré, qui prend l’image – et d’abord la peinture – comme point d’entrée dans une synthèse d’histoire culturelle du social destinée au grand public.

L’art pictural occupe donc une place prépondérante dans l’économie générale de l’ouvrage aussi bien dans la définition des bornes chronologiques (« de Watteau à Manet ») que dans la structure du livre en deux parties qui reprennent les titres de deux tableaux, L’Enseigne de Gersaint de Watteau et le Balcon de Manet, ce dernier illustrant la couverture. La peinture sert surtout de fil narratif : on part ainsi de l’enseigne de Gersaint, habilement utilisée comme une porte d’entrée dans la peinture du XVIIIe siècle. On adopte le point de vue d’un passant qui flânerait sur les quais de Seine et entrerait dans la boutique pour voir les tableaux de plus près, s’étonner des sujets qui y sont traités et s’intéresser à la clientèle. Si le fil se distend par la suite, les tableaux demeurent un des principaux jalons du parcours que l’auteur propose à travers la construction, par les représentations, des fonctions genrées. L’ouvrage est ainsi agrémenté de pas moins de trente-trois reproductions en couleur particulièrement soignées, qui font du livre un objet plaisant à manier, où la lecture s’enrichit sans cesse de l’observation des œuvres. Pour autant, les sources de l’histoire des représentations vont bien au-delà des seuls tableaux, et une place importante est accordée aux figures féminines dans les romans, à l’opéra, ou encore au théâtre, ainsi qu’aux ouvrages philosophiques et scientifiques qui entendent définir et limiter la place de la femme dans la société.

L’évolution principale qui se dégage de ce bref itinéraire à travers deux siècles de représentation des femmes et des rapports de genre est une tacite et progressive rigidification des normes : la peinture du XVIIIe siècle fait transparaître une forme de liberté politique et sexuelle des femmes, se réduisant progressivement, sous l’effet des écrits de Rousseau et du renouvellement des attentes picturales. Le pouvoir des hommes peut alors s’affirmer en cantonnant bourgeoises et aristocrates à la sphère domestique : la licence est réservée aux personnages mythologiques et aux femmes de mauvaise vie, tandis que la pudeur, la modestie et la sobriété deviennent les attributs nécessaires des femmes de bonne famille. Ainsi passe-t-on, pour reprendre les catégories du titre du livre, de l’Eros à la vertu dans la représentation de la femme.

La peinture du nu, thème récurrent du livre, illustre ce passage : l’érotisme et le désir féminins sont au cœur des œuvres de Fragonard, de Boucher ou de Jean-François de Troye, où femmes et hommes peuvent apparaître nus. Le XIXe siècle rhabille pudiquement les bourgeoises et réserve le nu à des figures atemporelles ou évoquant l’Antiquité, et à des objets de désir pour les hommes, qu’on a tôt fait d’assimiler à des prostituées. Plus généralement, le XIXe siècle semble avoir désexualisé l’aristocrate et la bourgeoise, afin de mieux les cantonner aux fonctions sociales que les hommes voulaient leur assigner. Il s’agit moins d’ailleurs de refuser les sujets érotiques que de renforcer la séparation entre le mariage bourgeois et la sexualité. C’est parce qu’il entre en dissonance avec ce partage des fonctions admis de tous au milieu du siècle que le Déjeuner sur l’herbe, dont l’analyse conclut le livre, provoque un tel scandale.

On peut avoir des réserves sur la netteté de la césure que l’auteur entend dessiner entre le XVIIIe et le XIXe siècle, qui semble parfois forcer le trait pour clarifier la démonstration. On ne peut également s’empêcher de penser que la dépolitisation de l’étude de la réception d’un tableau comme La liberté guidant le peuple de Delacroix fait passer à côté de l’essentiel. Mais on ne peut que s’incliner devant le sens de la mise en scène, la plume alerte et la fluidité du récit qui font de cet ouvrage une passionnante introduction à l’étude des constructions de genres par les représentations culturelles.

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Dokumenttyp
Rezension (Monographie)
Zeitschrift
Revue d'histoire du XIXe siècle
Seiten
248-249
Autor (Rezension)
Textsprache(n) (Rezension)
French
Textsprache(n) (der rezensierten Schrift)
Italian
Autoren
Titel
Eros e virtù
Untertitel
Aristocratiche e borghesi da Watteau a Manet
Erscheinungsjahr
2016
Erscheinungsort
Bari ; Roma
Verlag
Editori GLF Laterza
Reihe
I Robinson. Letture
Umfang
154
ISBN
978-88-581-2578-6
Thematische Klassifikation
Sozial- und Kulturgeschichte
Zeitliche Klassifikation
Neuzeit bis 1900
Regionale Klassifikation
Frankreich
Schlagwörter
Adel
Bürgertum
Mäzenatentum
Kunst
Bildnismalerei
Moral
Aktdarstellung
Geschichte 1700-1900
Original URL
http://journals.openedition.org/rh19/5391
recensio-Datum
25.05.2018
recensio-ID
4adf2cbffcdc4f1aae7d6f193ffc1f46
DOI
10.15463/rec.1829925981

Durand, Antonin: Rezension über: Alberto Mario Banti, Eros e virtù. Aristocratiche e borghesi da Watteau a Manet, Bari ; Roma: Editori GLF Laterza, 2016, in: Revue d'histoire du XIXe siècle, 2017, 55, S. 248-249, DOI: 10.15463/rec.1829925981, heruntergeladen über Website

URL
https://recensio-stag.lorax.syslab.com/rezensionen/zeitschriften/rh19/2017/55/eros-e-virtu
Erstpublikation
http://journals.openedition.org/rh19/5391

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