Pierre Serna: L'animal en République. 1789–1802, enèse du droit des bêtes (reviewed by Julien Vincent)


En 1981, l’anthropologue Valentin Pelosse publiait, dans L’Homme, une passionnante étude en deux parties sur le concours lancé en 1802 par la Classe des sciences morales et politiques sur le thème suivant : « jusqu’à quel point les traitements barbares exercés sur les animaux intéressent-ils la morale publique ? Et conviendrait-il de faire des lois à cet égard ? ». Alors que Maurice Agulhon publiait au même moment son fameux article sur le « sang des bêtes », Pelosse s’emparait des 27 mémoires manuscrits conservés dans les archives de l’Institut pour montrer la naissance d’une sensibilité à la souffrance animale. Dans un contexte marqué par le projet de loi anglais pour interdire les combats d’animaux en 1800, et le rétablissement de l’esclavage en 1802 – qui, expliquait Pelosse, mettait côte à côte le possesseur d’esclaves et le propriétaire d’animaux – il pointait la contradiction ou l’hypocrisie entre cette « morale zootique » ou « panzoophilie », et l’exploitation de plus en plus forte dont les animaux étaient l’objet.

2Dans le cadre d’une vaste enquête sur l’animal pendant la Révolution française, Pierre Serna a repris ce dossier documentaire pour en faire un ouvrage qui, sensiblement plus long que l’étude de Pelosse, s’en veut complémentaire en proposant une lecture politique des mêmes textes. Il ne s’agit pas, explique l’auteur, de retrouver les origines de l’éthique animale, mais de situer le débat sur les animaux, vus comme des « infra-citoyens », dans les débats sur les conditions de possibilité d’une république. Il ne s’agit pas non plus de restituer le « point de vue animal », comme a tenté de le faire Éric Baratay dans un livre qui développe lui aussi l’analogie entre les animaux et les autres subordonnés. Serna s’intéresse plutôt au conflit entre les partisans « d’une politique écologique et républicaine qui aurait fait de l’homme un élément de la nature », et les défenseurs « d’un renouvellement de l’ordre traditionnel, refusant l’égalité du corps et de l’âme », affirmant « la prédominance de la tête sur le reste du corps » et donc le « retour d’une division traditionnelle entre supérieurs et inférieurs » (p. 33).

Divisé en neuf chapitres courts et incisifs, le propos se déroule en trois parties d’une cinquantaine de pages chacune : l’héritage des Lumières, le bilan de la Révolution et la tentative pour élaborer une morale citoyenne. La première partie explore les langages disponibles pour parler des animaux, soulignant l’importance de la philosophie condillacienne (chap. 1), de l’histoire philosophique des « stades » de civilisation (chap. 3) et, après Véronique Le Ru, la survivance du cartésianisme au XVIIIe siècle (chap. 2). La deuxième partie insiste sur l’importance des discours contre-révolutionnaires. Les bouchers, les chasseurs ou les enfants – qui, est-il dit à la p. 112, en sont encore « au stade AN-im-AL » – sont vus comme des véhicules d’une violence contagieuse que l’on associe, depuis le 9 Thermidor, à la période qualifiée rétrospectivement de « Terreur » (chap. 5). À la recherche d’une « pensée catholique de l’animal » dans le chapitre 6, il distingue deux traditions, l’une cartésienne qui oppose nettement les hommes aux animaux, une autre « éco-catholique » qui insiste sur la concorde avec le monde vivant. Enfin la troisième partie s’efforce de tracer les contours d’une éthique animale républicaine dans les sciences morales (chap. 7), ou dans le végétarisme (chap. 8). Le chapitre 9, reprenant un article publié en 2010, propose de voir dans le mémoire de Jean-Baptiste Salaville un exemple de cette approche républicaine.

Contre la vision simpliste d’une « République bourgeoise », l’histoire politique des vingt dernières années a beaucoup insisté sur la richesse de la pensée et des expérimentations républicaines à partir de l’an III. Pierre Serna met toute cette historiographie, à laquelle il a beaucoup contribué, au service de sa relecture du concours de l’an X. Son histoire de la question animale pendant la Révolution, servie par un style enthousiaste que n’effraie aucun néologisme, ne peut qu’emporter l’adhésion. On n’en est que plus impatient de lire l’opus magnum annoncé pour 2017. En attendant, autorisons-nous trois réserves ou interrogations.

(1)  David M. Lodge, Christopher Hamlin (eds), Religion and the New Ecology: Environmental Responsibili (...)

On peut d’abord regretter une certaine réticence à la réflexivité historiographique et au débat d’idées entre historien-ne-s. Celle-ci est visible par exemple dans le chapitre 6 sur la religion : dès la première phrase est cité le travail d’Éric Baratay sur l’Église et l’animal, ouvrage de référence d’un auteur incontournable sur les animaux. Mais c’est comme pour s’en débarrasser car on n’y revient plus jamais par la suite, privant par là même ses lecteurs d’une discussion qui aurait pu être passionnante : on aurait aimé savoir si la thèse défendue dans ce chapitre voulait confirmer, nuancer ou contredire les analyses de Baratay. La notion d’éco-catholicisme mériterait à ce propos d’être précisée : ne devrait-on pas parler plutôt d’éco-christianisme ? On sait en effet que le protestantisme est une inspiration majeure pour la pensée environnementale1, et c’est un pasteur allemand, C. F. Warmholtz, qui rédige le riche mémoire 8, souvent cité dans le livre, mais attribué par erreur à Édouard Lambert d’Abbeville (ainsi aux pages 154, 172, 175-6).

Une deuxième interrogation concerne la notion d’« écologie républicaine », mobilisée notamment dans le chapitre 7, mais sans être définie. Qu’est-ce qu’une « écologie » avant la naissance du terme au milieu du XIXe siècle ? Et en quoi consiste sa dimension républicaine ? Sur ce dernier point, Pierre Serna nous informe peut-être trop sur ses préférences personnelles lorsqu’il part à la recherche d’une « authentique pensée républicaine » dans les 27 mémoires de son corpus, pour la trouver finalement dans l’œuvre du carnivore Salaville. Laisser penser que certaines pensées républicaines seraient moins authentiques que d’autres n’est pas sans créer le trouble, alors que toute la première partie de l’ouvrage s’est efforcée de montrer la diversité des traditions et des langages républicains. Sur la question de l’« écologie », l’approche politique telle que la construit l’auteur montre peut-être ses limites en restant silencieuse sur les apports de l’histoire environnementale. Le questionnement initial de Valentin Pelosse sur l’hypocrisie des modernes à l’égard des animaux, vus simultanément comme des amis et comme des machines utiles, a peut-être été trop vite abandonné, de même que son interrogation sur la mécanique interne de l’Institut. On est ainsi étonné que les quatre membres du jury du concours soient presque totalement omis de l’étude. Dupont de Nemours, protestant et physiocrate, a pourtant développé une vigoureuse réflexion sur les animaux dans sa Philosophie de l’univers, et Toulongeon a été en débat avec Roederer sur l’économie politique de l’élevage. Le linnéisme de l’ancien Directeur La Réveillière-Lépeaux, ou la pensée juridique de Garran-Coulon, qui participa à l’élaboration du Code civil, auraient également pu faire l’objet d’une attention particulière.

(2) http://blogs.editions-anacharsis.com/animal/

Un dernier point concerne le format éditorial du livre. L’Animal en république est une belle addition à la collection historique des éditions Anacharsis, dont le travail doit être salué. Le livre est accompagné d’un « site [qui] présente les dissertations », initiative remarquable mais qui est également source de regrets puisque les mémoires ne sont en réalité publiés que de façon très partielle, et sans être accompagnés d’un appareil critique2 Formule frustrante, qui crée une impression d’inachevé et peut-être d’empressement pour une publication qui aurait mérité la patience de l’érudition. Il va de soi que ces réserves n’entament en rien l’intérêt et la richesse d’un ouvrage qui contribue fortement à introduire les études animales dans l’histoire de la Révolution française et en histoire politique.

Notes

(1)  David M. Lodge, Christopher Hamlin (eds), Religion and the New Ecology: Environmental Responsibility in a World in Flux, Notre Dame, University of Notre Dame Press, 2006.

(2) http://blogs.editions-anacharsis.com/animal/

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Type de document
Recension (monographie)
Revue
Revue d'histoire du XIXe siècle
Auteur (recension)
Langue (de la recension)
French
langue (de la revue)
French
Auteurs
Titre
L'animal en République
Sous-titre
1789–1802, enèse du droit des bêtes
Année de publication
2016
Lieu de publication
Toulouse
Maison d'édition
Anacharsis
Collection
Collection Essais. Série "Histoire"
Nombre de pages
256
ISBN
979-10-92011-37-1
Thème
Histoire du droit, Histoire culturelle et sociale
Période
XVIIIe siècle, XIXe siècle
Espace
France
Mots-clés
Frankreich
Tierrecht
Geschichte 1789-1802
URL de référence
http://rh19.revues.org/5207
recensio-Date
10/11/2017
recensio-ID
3b3aa46713f04d9ba52327dd56490319
DOI
10.15463/rec.2143309236

Vincent, Julien : recension de : Pierre Serna, L'animal en République. 1789–1802, enèse du droit des bêtes, Toulouse : Anacharsis, 2016, dans : Revue d'histoire du XIXe siècle, 2017, 54, DOI: 10.15463/rec.2143309236, téléchargé depuis Website

URL
https://recensio-stag.lorax.syslab.com/rezensionen/zeitschriften/rh19/2017/54/l-animal-en-republique
Première publication
http://rh19.revues.org/5207

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