Fabienne Giuliani: Les liaisons interdites. Histoire de l'inceste au XIXe siècle (reviewed by Pascale Quincy-Lefebvre)
Fabienne GIULIANI, Les liaisons interdites. Histoire de l’inceste au XIXe siècle
En 2011 le Conseil constitutionnel déclare inconstitutionnelle la loi adoptée le 8 février 2010 pénalisant l’inceste. La mesure souligne ainsi les nombreuses incohérences juridiques d’un texte de loi dans lequel le législateur qualifiait d’incestueux les viols, les agressions sexuelles et les atteintes sexuelles « lorsqu’ils sont commis au sein de la famille sur la personne d’un mineur par un ascendant, un frère, une sœur ou par toute autre personne, y compris s’il s’agit d’un concubin d’un membre de la famille, ayant sur la victime une autorité de droit ou de fait ». L’épisode législatif est un nouveau témoignage d’une histoire longue associant inceste et scandale, et un nouvel épisode dans les qualifications pénales des crimes sexuels depuis que les révolutionnaires ont dépénalisé l’inceste tel qu’il était pensé sous l’Ancien Régime tout en créant le crime de viol avant que, sous l’Empire, les législateurs aggravent le crime de viol et d’attentat à la pudeur en cas d’autorité détenue sur l’enfant par l’auteur du crime.
Fabienne Giuliani livre une histoire longue et habile, culturelle et sociale, du rapport entretenu par une société avec l’idée et la pratique de l’inceste. Les références sont savamment littéraires. Elle exploite également un corpus judiciaire pour une étude des discours, des questions, et des réponses socialement et culturellement audibles à des époques devenues plus sensibles à la question de la protection de l’enfance. Pour cette raison, elle clôt son étude en 1898, année du vote de la loi sur les mauvais traitements à enfants après l’avoir fait débuter en 1791 au moment de la redéfinition de l’inceste opérée par le vote du premier Code pénal.
L’étude commence par privilégier les discours pour en noter les convergences ou les divergences avec comme objectif de comprendre « les mécanismes ayant présidé à la constitution de l’imaginaire social de l’inceste et à la redéfinition de ce terme à la fin du siècle » (p. 18). Puis, dans un second temps, parce que l’inceste est une transgression parfois définie comme criminelle, l’auteure centre son étude sur le monde judiciaire français. L’étude se conclut par une tentative d’entrer dans le quotidien d’une pratique à l’échelle des individus et des familles.
L’inceste, en dépit des théories portant sur son origine, est un concept volatil. Il qualifie, selon les époques et les sociétés, des cas assez différents de relations sexuelles entre parents (pas forcément consanguins), réprimées par les lois ou simplement réprouvées par la morale. La tentative de Fabienne Giuliani est conditionnée par un état du droit : faire l’histoire de l’inceste en France au XIXe siècle, c’est faire l’histoire d’un fantôme juridique, car le mot ne figure ni dans le Code civil ni dans le Code pénal. Le récit commence à la Révolution : les Constituants, soucieux de laïciser le droit, évacuent le crime biblique de l’inceste. Mais les faits résistent : d’un côté, le mariage entre consanguins proches reste un interdit civil, de l’autre, les abus sexuels commis par des parents sur des enfants appellent une réponse de l’État. Même déconstruit, l’inceste reste un scandale, un « tabou » qui hante la littérature, les faits divers et la chronique judiciaire. Fabienne Giuliani dépouille des romans, des rapports d’enquêtes, des comptes rendus de procès et des correspondances privées. Son étude, très fouillée, aborde deux sortes de faits : les amours entre frères et sœurs, qui fascinent les romanciers comme une sorte de transgression absolue, et la réalité beaucoup plus sordide de l’abus sexuel commis sur des enfants. Les récits sont poignants, horrifiants même, et révèlent la difficulté de la justice moderne à pénétrer le secret des familles, à obtenir des aveux en raison des déchirements qu’ils provoquent. Selon Fabienne Giuliani, au seuil du XXe siècle, l’État n’a trouvé d’autre solution que de traiter l’inceste, malgré sa singularité répétitive (94 % des auteurs dénoncés sont des pères, beaux-pères ou oncles, et les victimes sont des jeunes filles), comme un effet de la misère sociale. Ces abus, quand le viol est retenu, sont d’ailleurs à l’époque sévèrement réprimés : le bagne attend les pères incestueux, surtout s’ils sont pauvres et illettrés. Le problème, depuis, a-t-il évolué ? Oui, si l’on considère que les faits sont plus souvent dénoncés. Juridiquement, un peu, grâce à la reconnaissance accrue des dégâts psychiques causés par l’abus sexuel. Fabienne Giuliani, cependant, ne soutient pas l’idée de requalifier l’inceste, dans la mesure où sa dimension de scandale ne fait que verrouiller un peu plus le secret familial. Tout l’intérêt de la démarche historique suivie se résume dans un oxymore où l’inceste est compris comme « un invariant qui varie » (p. 13).
- Document type
- Review (monograph)
- Journal
- Revue d'histoire du XIXe siècle
- Author (Review)
- Language(s) (review)
- Language(s) (reviewed text)
- Authors
- Title
- Les liaisons interdites
- Subtitle
- Histoire de l'inceste au XIXe siècle
- Year of publication
- Place of publication
- Publisher
- Number of pages
- ISBN
- Subject classification
- Time classification
- Regional classification
- Subject heading
-
Frankreich
Geschichte 1791-1898
Inzest - Original source URL
- http://rh19.revues.org/4872
- recensio-Date
- Jul 21, 2015
- recensio-ID
- eb60e8ac98c541adbfc73327daa4657b
- DOI
- 10.15463/rec.1189731974
Quincy-Lefebvre, Pascale: review of: Fabienne Giuliani, Les liaisons interdites. Histoire de l'inceste au XIXe siècle, Paris: Publications de la Sorbonne, 2014, in: Revue d'histoire du XIXe siècle, 2015, 50, DOI: 10.15463/rec.1189731974, downloaded from Website
This article may be downloaded and/or used within the private copying exemption. Any further use without permission of the rights owner shall be subject to legal licences (§§ 44a-63a UrhG / German Copyright Act).