Maarten van Ginderachter / Marnix Beyen (eds.): Nationhood from Below. Europe in the Long Nineteenth Century (reviewed by Laurent Colantonio)
Maarten VAN GINDERACHTER et Marnix BEYEN (eds), Nationhood from Below. Europe in the Long Nineteenth Century
Deux remarquables chapitres introductifs et programmatiques – le premier rédigé par les directeurs du volume, le second par John Breuilly – suggèrent trois alternatives à l’approche « par le haut » : une réflexion renouvelée sur les motivations, les espoirs et les expériences des « gens ordinaires » ; une attention accrue à la réception et à l’appropriation, parfois à la transformation et à la subversion, des références construites par les élites ; un questionnement sur la possible émergence de formes de « nationalisme par le bas », surgies dans l’action, avec leurs propres codes, rituels ou mythes fondateurs. Quatre chapitres déploient ensuite de riches panoramas historiographiques qui viennent globalement conforter, à l’échelle européenne, l’hypothèse initiale du déficit d’études consacrées « à la nation vue d’en bas », qu’il s’agisse de l’Espagne (Fernando Molina et Miguel Cabo Villaverde), de l’Italie (Ilaria Porciani), de l’Autriche (Laurence Cole) ou de la présentation comparée (Grande-Bretagne, France, Allemagne) proposée par Maarten Van Ginderachter.
Dans la suite du livre, la réflexion épistémologique et historiographique est prolongée par cinq études de cas qui relèvent plus concrètement, chacune à leur manière, le défi d’une approche « from below ». Miika Tervonen suggère que la stigmatisation des Roms en Finlande, à partir des années 1860, ne résulte pas d’un processus strictement diffusionniste. Nombre des stéréotypes négatifs qui ont servi à justifier leur exclusion de la communauté nationale ont émergé localement, en particulier chez les petits paysans propriétaires. Dans un chapitre sur la Rhénanie entre 1800 et 1850, James Brophy développe la thèse de « l’hybridité culturelle » de la population et de la porosité des influences entre France, Belgique et régions allemandes. Dans un contexte de grande perméabilité des frontières et de forte intensité des échanges, l’identification des habitants est transnationale avant d’être allemande, à distance (au moins jusqu’en 1870) du nationalisme de la bourgeoisie prussienne. Saartje Vanden Borre et Tom Verschaffel concentrent leur attention sur les ouvriers belges installés à Lille dans la seconde moitié du XIXe siècle (les Belges constituent alors environ 20 % de la population de la ville). Ils décrivent avec finesse comment ce groupe se construit une identité hybride, franco-belge, non exclusive, avant que les autorités de la Troisième République ne les contraignent, pour des raisons politiques et militaires, à choisir entre les deux. Jean-François Chanet insiste pour sa part sur la complexité et les ambiguïtés du « patriotisme » en France au moment de la guerre de 1870. Il démontre que l’invasion allemande a de ce point de vue plutôt aggravé les clivages sociaux et territoriaux déjà à l’œuvre. Malgré les efforts d’un Gambetta pour construire « une résistance patriotique unifiée » (p. 221), « ce qui manquait aux Français, confrontés aux épreuves de « l’année terrible », n’était pas tant le sentiment patriotique qu’une conception unitaire du patriotisme » (p. 225). Enfin, Antoon Vrints souligne le lien très fort qui se tisse, pendant la Grande Guerre, dans les catégories populaires des villes et des régions industrielles, entre progrès du sentiment national belge (Belgianness) et expérience partagée de la souffrance et des privations. Un vécu qui, selon l’auteur, a rendu ces populations « relativement imperméables à l’émergence du nationalisme flamand » (p. 245) dans l’Entre-deux-guerres.
La réflexion sur les sources constitue l’un des apports majeurs du livre. En effet, le principal obstacle à une compréhension plus fine de la vision de la nation du point de vue des « gens ordinaires » réside, comme le notait déjà Eric Hobsbawm en 19901, dans le peu de traces que ces derniers ont produites ou laissées derrière eux. Or, les différents auteurs ont mobilisé un nombre considérable de sources inédites ou rarement utilisées dans cette perspective, telles que les écrits intimes et autobiographiques de gens modestes, leurs correspondances, la littérature et les chansons populaires, la presse, les rapports émanant de la police ou d’autres autorités administratives et religieuses. En outre, l’ouvrage ne manque pas d’interroger la nature et les limites de ce corpus élargi, en particulier lorsque les écrits sélectionnés obéissent à des « formes d’écritures très ritualisées ou très bureaucratiques où le poids des conventions [tend à] éclipser les éléments plus personnels » (p. 122), comme les requêtes adressées aux autorités, les demandes de naturalisation, ou encore les lettres de soldats ou d’émigrants.
On sort de cette lecture convaincu à la fois de la pertinence des questions posées et de la nécessité de prolonger la mise en œuvre amorcée dans les études de cas. Celles-ci, sans attaquer frontalement le paradigme diffusionniste qui de toute façon résiste, soulignent avec justesse la pluralité, la richesse et la complexité des phénomènes d’identifications (nationales, mais aussi transnationales) en fonction notamment des groupes sociaux et des territoires, ainsi que l’existence de formes variées et plus ou moins autonomes de « nationalisme populaire », qui se nourrissent et/ou se distinguent du modèle dominant proposé par les élites.
Notes
(1) Eric J. Hobsbawm, Nations et nationalisme depuis 1780. Programme, mythe, réalité, Paris, Gallimard, 1992 (1e édition en anglais 1990), notamment p. 21-22.
- Dokumenttyp
- Rezension (Monographie)
- Zeitschrift
- Revue d'histoire du XIXe siècle
- Autor (Rezension)
- Textsprache(n) (Rezension)
- Textsprache(n) (der rezensierten Schrift)
- Herausgeber der präsentierten Monographie
- Titel
- Nationhood from Below
- Untertitel
- Europe in the Long Nineteenth Century
- Erscheinungsjahr
- Erscheinungsort
- Verlag
- Umfang
- ISBN
- Thematische Klassifikation
- Zeitliche Klassifikation
- Regionale Klassifikation
- Schlagwörter
-
Nationalismus
Nationenbildung - Original URL
- http://rh19.revues.org/4621
- recensio-Datum
- 19.02.2014
- recensio-ID
- 929da08cbbc94416a60664a8fbd58d58
- DOI
- 10.15463/rec.1189721290
Colantonio, Laurent: Rezension über: Maarten van Ginderachter / Marnix Beyen (eds.), Nationhood from Below. Europe in the Long Nineteenth Century, Basingstoke: Palgrave Macmillan, 2012, in: Revue d'histoire du XIXe siècle, 2013, 47, DOI: 10.15463/rec.1189721290, heruntergeladen über Website
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