Paul D’Hollander (ed.): Abbé Hippolyte Delor: Carnets (1837-1885) (reviewed by Sylvain Milbach)


Abbé Hippolyte Delor. Carnets (1837-1885), présentés par Paul d’Hollander

Matière à histoire, Limoges, Presses universitaires de Limoges, 2012, 285 p + CD-ROM. ISBN : 978-2-84 287-579-4. 25 euros.

 

Paul d’Hollander livre au public les Carnets de l’abbé Hippolyte Delor (1810-1900), prêtre du diocèse de Limoges : ordonné en 1833, il est d’abord professeur de rhétorique au collège de Felletin, puis curé de la paroisse Saint-Pierre du Queyroix à Limoges de 1846 à 1900. Il laisse quinze carnets manuscrits (3 200 folios rédigés de 1837 à 1885, avec des lacunes : 1847-1854 ; 1859-1863 ; 1870-1873), conservés à la Bibliothèque de l’université de Limoges. Il ne s’agit ni d’un récit organisé ni de notes journalières : le prêtre consigne et évalue souvent, de manière circonstanciée et étendue, les événements qui forment le relief de sa vie, de ses voyages en France à son activité pastorale. Ces Carnets tiennent à la fois du livre de paroisse, du coutumier, du livre de raison, du journal intime. Paul d’Hollander, après avoir présenté l’auteur, a choisi d’organiser l’ouvrage autour de thèmes, avec de rapides mises en contexte et des choix de longs extraits. L’ouvrage est accompagné d’un CD-ROM où figure la transcription intégrale des Carnets : 519 pages denses, pourvues d’un appareil critique qui donne les éclaircissements contextuels indispensables, avec une très utile possibilité de recherche par mots. Le cheminement dans ce texte est en outre facilité par une table des matières recomposée, très précise, et placée en fin d’ouvrage. Ce choix de présentation a ses avantages, mais si l’ordonnancement thématique permet de prendre contact avec le personnage, elle le dévitalise un peu en le contenant dans une grille de lecture, légitime mais peut-être trop convenue. La lecture du CD-ROM rend d’autant mieux compte de la « temporalité » de l’auteur que les Carnets mêlent inextricablement des considérations d’ordre général et des notations intimes diverses, relatives à la vie privée et à la vie publique, au ministère surtout et à ses multiples à-côtés. Ils fourmillent de renseignements et il est difficile de rendre succinctement compte de cette variété.

Le ministère paroissial tient évidemment une place centrale dans les Carnets, et tout spécialement dans sa dimension sacramentelle : qu’il s’agisse des derniers sacrements, quand il faut arracher (vainement) le premier libre penseur de Limoges à la mort civile, ou des communions et des confessions, auxquelles l’auteur confère toujours une valeur qualitative et qu’il ne compte jamais – préférant d’ordinaire la mention « foule compacte ». Il laisse, avec simplicité, un beau témoignage sur la culture ecclésiastique de la période, sur la vie quotidienne du prêtre, ainsi que sur la piété du XIXe siècle, dans laquelle le rôle de l’émotion religieuse est ici d’autant plus présent que l’abbé est un peu poète et livre à l’occasion quelques exercices de versification, tel ce curieux éloge du négoce composé pour un mariage (p. 55). Le lecteur trouvera aussi, et la chose n’est pas si courante, des développements sur les thèmes et la composition des sermons. Le ministère est évoqué dans toutes ses dimensions : l’encadrement des pèlerinages et des fameuses ostensions, les aménagements du lieu de culte, l’encouragement des œuvres de piété, etc., et mentionnons de belles pages sur les relations du curé avec ses vicaires.

La sociabilité du prêtre, qui n’a rien en commun avec celle que rapporte l’abbé Mugnier dans son célèbre journal, donne lieu à de véritables « scènes de la vie de province » : les visites dans l’Ouest à l’ami et noble Louis de Quatrebarbes, par exemple, où figurent des pages étonnantes sur le souvenir des martyrs vendéens et le sacrifice des zouaves pontificaux qui en perpétuent la geste au XIXe siècle. L’abbé Delor est indiscutablement marqué par la culture contre-révolutionnaire, mais il n’est pas un homme de combat : panégyriques, discours, piété et apologétique forment l’ossature de la trentaine de ses ouvrages qui figurent en bibliographie. Il existe très peu de notations d’ordre politique dans les Carnets, et quand il s’adresse à Paul Bert après la mort de Gambetta, c’est dans l’espoir d’une (ré-)conciliation (« Permettez à un prêtre de venir vous serrer la main »). Car le prêtre n’hésite pas à entrer en contact avec l’élite de son temps, à commencer par les acteurs du « renouveau catholique », avec lesquels il entretient des relations suivies, synthétisé à ses yeux par un « soleil catholique » représenté par Lacordaire, Montalembert et Veuillot. L’abbé Delor n’ignore pas ce qui sépare ces hommes, dont les sensibilités sont peu conciliables dans le catholicisme français après 1850, mais il leur voue un même culte en vertu de leur protestation publique de foi en un siècle réputé incrédule : l’abbé est intransigeant avec Veuillot (pour le Syllabus ou l’infaillibilité pontificale), mais il félicite Montalembert pour son « manifeste » catholique libéral (discours de Malines de 1864).

On mentionnera enfin les pages passionnantes consacrées à la vie de professeur au collège de Felletin, ex-petit séminaire fermé en vertu des ordonnances de 1828 et devenu institution ecclésiastique de plein exercice, qui forment un beau témoignage sur la vie d’une institution catholique qui a tout conservé des mœurs du petit séminaire. Sur ce terrain, l’activité de l’abbé Delor est un engagement : en pleine lutte pour la liberté d’enseignement secondaire, dans les années 1840, il fait jouer un dialogue, composé par les élèves, entre l’éclectisme (de Cousin, représentant de l’Université) et le christianisme ; il consacre un discours, qui sera publié, au rapport Thiers contre le projet de loi de 1844. En 1875 encore, il prononce un discours sur la liberté d’enseignement supérieur pour la remise des prix du collège, où il n’enseigne plus depuis longtemps.

Sans doute l’abbé Delor fut-il une haute figure du clergé diocésain, mais l’intérêt de son témoignage pour l’historien est plus ample : par la diversité des thèmes qu’ils évoquent, par la précision de leur traitement, sur près d’un demi-siècle, ces Carnets n’ont guère d’équivalent et constituent une source assez exceptionnelle pour préciser les contours de la figure du « bon prêtre » du XIXe siècle.

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Dokumenttyp
Rezension (Monographie)
Zeitschrift
Revue d'histoire du XIXe siècle
Autor (Rezension)
Textsprache(n) (Rezension)
French
Textsprache(n) (der rezensierten Schrift)
French
Autoren
Herausgeber der präsentierten Monographie
Titel
Carnets (1837-1885)
Erscheinungsjahr
2012
Erscheinungsort
Limoges
Verlag
Presses universitaires de Limoges
Umfang
285
ISBN
978-2-84 287-579-4
Thematische Klassifikation
Kirchen- und Religionsgeschichte, Sozial- und Kulturgeschichte
Zeitliche Klassifikation
19. Jh.
Regionale Klassifikation
Frankreich
Schlagwörter
Delor, Hippolyte
Limoges
Priester
Tagebuch 1837-1885
Original URL
http://rh19.revues.org/4602
recensio-Datum
19.02.2014
recensio-ID
52241115906142708df4253198bb4288
DOI
10.15463/rec.1189729792

Milbach, Sylvain: Rezension über: Paul D’Hollander (ed.): Abbé Hippolyte Delor, Carnets (1837-1885), Limoges: Presses universitaires de Limoges, 2012, in: Revue d'histoire du XIXe siècle, 2013, 47, DOI: 10.15463/rec.1189729792, heruntergeladen über Website

URL
https://recensio-stag.lorax.syslab.com/rezensionen/zeitschriften/rh19/2013/47/carnets-1837-1885
Erstpublikation
http://rh19.revues.org/4602

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