Renata De Lorenzo: Murat (reviewed by Pierre-Marie Delpu)


Renata de Lorenzo, Murat

Roma, Salerno Editrice, 2011, 414 p. ISNB : 978-88-8402-712-2. 24 euros.

 

Renata De Lorenzo, professeur à l’université Federico II de Naples et l’une des principales spécialistes de l’Italie méridionale napoléonienne, signe avec cette biographie de Murat un livre abondamment documenté, principalement appuyé sur des mémoires, des témoignages mais aussi des documents diplomatiques napolitains et parisiens. Fondé sur une riche bibliographie, dans laquelle on peut toutefois déplorer la trop grande importance accordée à des textes romancés ou amateurs, l’ouvrage s’attache à reconstituer la complexité du parcours du roi de Naples. Il étudie d’abord son rôle de militaire de la Première République, envisage ensuite son ascension politique et militaire sous le Consulat et au début de l’Empire, puis sa carrière royale avant d’aborder la mise en place et l’échec du projet national italien par lequel il s’est illustré dans le triennio 1812-1815. L’ouvrage s’achève sur une cinquième partie à valeur de conclusion qui interroge la postérité et l’image du souverain napolitain.

Si Renata De Lorenzo développe, à la suite des travaux classiques consacrés au personnage (1), sa carrière militaire et son rôle de protagoniste de l’histoire nationale italienne, elle s’en démarque – et c’est l’un des principaux apports de l’ouvrage – en approfondissant son rôle de roi de Naples et les relations qu’il entretient avec la société méridionale. En cela, elle s’inscrit dans le renouvellement historiographique dont l’histoire du decennio français est l’objet depuis les années 1970, attaché à décrire l’Italie de l’occupation française, conquise et réorganisée par Napoléon (2). L’utilisation de sources nouvelles – en particulier les écrits de diaristes napolitains comme Carlo De Nicola et, dans une moindre mesure, Giacinto De Sivo – autorise une lecture totale du règne de Murat qui envisage aussi la manière dont il est perçu par la société napolitaine. Des éclairages particuliers sont accordés aux représentations des temps forts du règne comme les projets siciliens ou la campagne de Russie. Ils révèlent le poids social d’un gouvernement appuyé sur la « révolution des réformes » (p. 206) et qui transforme profondément les structures politiques et administratives du royaume, imposant de nouveaux acteurs (ministres et intendants principalement) et de nouvelles pratiques de maintien de l’ordre pensées à l’échelle du royaume, par exemple pour lutter contre le brigandage endémique calabrais, l’une des priorités de Murat. Le développement d’une monarchie largement appuyée sur l’administration, sur le modèle français, contribue à l’affirmation du pouvoir du nouveau souverain.


 

À partir de là, l’auteure peut envisager les stratégies de représentation et de légitimation d’un pouvoir considéré comme usurpé, avec la création d’un consensus autour de la figure royale dans le contexte de la cour et avec la noblesse. Elle livre quelques passages stimulants sur les lieux de pouvoir (partie III, chapitre 4) et montre comment les arts et la culture servent un pouvoir largement inspiré du modèle de la France napoléonienne. La politique symbolique du couple royal, l’abondance de ses collections artistiques et ses interventions sur l’urbanisme de la capitale méridionale sont évoquées dans leur fonction politique et sociale d’affirmation d’une figure dirigeante contestée. Pour comprendre le caractère polémique du personnage, Renata De Lorenzo se propose de déconstruire, en se fondant sur des jugements contemporains, la légende noire qui lui est attachée. À l’appui d’une étude précise des détracteurs du roi de Naples, en particulier lors de l’effondrement du royaume, elle montre que la dialectique légitimité-usurpation est très largement tributaire des conceptions politiques de l’époque, en lien avec les figures de « girouettes ». Elle met en valeur les ressorts de cette accusation : une carrière militaire dont la fulgurance contraste avec les origines modestes du personnage, mais aussi une carrière politique accélérée par son mariage avec la sœur de Bonaparte, autant d’éléments qui accréditent l’image d’un parvenu ambitieux et opportuniste. En critiquant les principales réalisations du règne, en particulier la campagne d’Italie de 1815, les détracteurs de Murat contribuent à légitimer l’ordre restauré des Bourbons et de la Sainte-Alliance. L’auteure montre que ce phénomène n’est alors pas propre à la monarchie napolitaine, mais qu’il frappe également la figure de Napoléon, auquel on reproche en particulier d’avoir créé des rois et de les avoir arbitrairement placés sur des trônes étrangers. Elle souligne à quel point les parcours de Murat, de Caroline et de Napoléon se croisent, mettant ainsi en valeur la spécificité du pouvoir muratien. L’itinéraire du roi Murat fait donc bien ressortir les caractères propres à l’expérience politique originale qu’a été le decennio, capable d’exprimer des règles, des langages qui lui sont propres et se perpétuent dans l’après-1815, expliquant l’importance de l’héritage que cette époque lègue au xixe siècle napolitain, au-delà de la seule dynastie des Murat.

 

 

Notes


(1) En particulier Angela Valente, Gioacchino Murat e l’Italia meridionale, Torino, Einaudi, 1941 ; Jean Tulard, Murat, Paris, Fayard, 1983 ; ou, plus récemment, Jean-Claude Gillet, Murat 1767-1815, Paris, Giovanangeli, 2008.

 

(2) On trouvera un bilan historiographique dans Saverio Russo [dir.], All’ombra di Murat : studi e ricerche sul decennio francese, Bari, Edipuglia, 2007.


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Dokumenttyp
Rezension (Monographie)
Zeitschrift
Revue d'histoire du XIXe siècle
Autor (Rezension)
Textsprache(n) (Rezension)
French
Textsprache(n) (der rezensierten Schrift)
Italian
Autoren
Titel
Murat
Erscheinungsjahr
2011
Erscheinungsort
Roma
Verlag
Salerno Editrice
Umfang
414
ISBN
978-88-8402-712-2
Thematische Klassifikation
Politikgeschichte
Zeitliche Klassifikation
18. Jh., 19. Jh.
Regionale Klassifikation
Frankreich, Italien
Schlagwörter
Joachim
Original URL
http://rh19.revues.org/4489
recensio-Datum
19.02.2014
recensio-ID
7853c973dee7445f86ae8bd16bcf3753
DOI
10.15463/rec.1189721000

Delpu, Pierre-Marie: Rezension über: Renata De Lorenzo, Murat, Roma: Salerno Editrice, 2011, in: Revue d'histoire du XIXe siècle, 2013, 46, DOI: 10.15463/rec.1189721000, heruntergeladen über Website

URL
https://recensio-stag.lorax.syslab.com/rezensionen/zeitschriften/rh19/2013/46/murat
Erstpublikation
http://rh19.revues.org/4489

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